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Rarement une exposition est à ce point émouvante. Cette grande rétrospective de l’œuvre de Anselm Kiefer nous parle de la tragique histoire humaine, mais aussi de tellurique, de philosophie, de réminiscences psychanalytiques, de kabbale et de poésie.
La terre surtout est omniprésente, pas une terre luxuriante, mais une terre boueuse, ravagée, humiliée, souillée par la bêtise humaine. Même quand on distingue encore les sillons, preuve qu’une culture a existé, ils ont l’air dévastés, et la perspective qu’ils désignent semble mener nulle part, ou plutôt vers l’horreur.

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Anselm Kiefer, né en Allemagne en 1945, est un des rares artistes à nous parler si évidemment de destruction et de culpabilité. Enfant, il jouait avec les briques de la maison en ruine voisine. « Ma biographie est celle de l’Allemagne ». Il étudie le droit et la linguistique avant de se consacrer à l’art. À 18 ans, doté d’une bourse de voyage et d’études, il se rend sur les traces de Van Gogh à Paris puis à Arles et Saint Rémy. Il y séjourne plusieurs semaines durant lesquelles il tient un journal où il consigne ses impressions et réalise de nombreux croquis. Il revendique cette filiation : « Van Gogh est en moi », « Van Gogh, ma terre natale » (itv Figaro, 2013).

À vingt ans, jeune étudiant en art provocateur et rebelle (dans la classe de Joseph Beuys), il fait scandale en faisant le salut nazi revêtu de l’uniforme de son père. La rétrospective du Centre Pompidou s’ouvre d’ailleurs sur des aquarelles où il se représente bras levé, cherchant dans les yeux des passants une réaction.

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Dès ses premières peintures se profile l’œuvre à venir, un travail sur la matière qui va progressivement atteindre une démesure inégalée. Dans le Gard, les 35 000 mètres de son atelier sont occupés par d’immenses peintures, des matières en déshérence, d’objets partiellement détruits, de matériaux de récupération (il a racheté le toit en plomb de la cathédrale de Cologne) et de toutes sortes d’objets glanés au fil de ses déplacements. Dans son autre artelier de la région parisienne, le regardeur se retrouve à l’intérieur de l’œuvre.

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Dans ses peintures, des images s’imposent, comme ces photos des rails menant à l’entrée d’Auschwitz, celles de villes éventrées par des bombardements intenses, ou encore celles des baraquements en planches des camps de concentration. sillonsbaraq

Les architectures néo-classiques grandiloquentes d’une germanité exacerbée construites par Speer, l’architecte préféré de Hitler, sont aussi envahies de gravats… Des univers oppressants, sans air ni lumière que Kiefer rend par des jaunes pailles salis et des noirs profonds.

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À sa peinture épaisse, toutes sortes de matériaux sont mêlés : des bouts de branches, des amas de livres brûlés, des épis asséchés, du charbon, des cendres, mais aussi des objets : bombes miniatures (probablement des balles de mitraillette), des fers rouillés, du plomb fondu, etc.
Ses vitrines aux vitres cassées et poussiéreuses offrent des visions fulgurantes d’objets-ruines de notre civilisation : lampes déchiquetées, outils abandonnés ainsi qu’une remarquable machine à écrire (ce qu’il en reste) couverte de poussières et de gravats laissant apparaître un visage grimaçant.

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Il n’y a pas d’êtres vivants dans les tableaux de Kiefer (qu’y faire ?), juste quelques représentations de corps allongés qui semblent se fondre ou parfois émerger de matières sablonneuses et grises.

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Dans les dernières salles de l’exposition, un peu d’espoir transparaît : des tournesols, des semblants de fleurs des champs très colorées où on retrouve l’épaisseur de la peinture, les rimes visuelles et les rythmes à la van Gogh.

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Dans d’autres, on croit voir des formes à la Picasso (un cheval) des coulures ou des inversions de sens à la manière de son ami Baselitz.

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Pour se dresser contre l’oubli et la barbarie, pour faire face à l’irreprésentable, Kiefer porte la terre à une sorte de fusion glacée post apocalyptique. Ses tableaux sans commencements ni fins, rejouent le rythme fondamental de l’univers, la respiration cosmique : expansion/concentration/expansion…, big bangs successifs, cycles de fin du monde et de régénération.
Sa réflexion nourrie de l’histoire allemande puise dans les mythes (Nibelungen et Parsifal) pour exprimer ses émotions. Passionné par le mysticisme de Robert Fludd et la kabbale, il s’inspire aussi des poètes Paul Celan, Ingeborg Bachmann et Velimir Khlebnikov, trois auteurs ayant entrepris de dresser le langage contre la barbarie.
Sa démarche ne vise pas seulement à réveiller la mémoire, mais aussi à se retrouver lui-même : « Pour se connaître soi, il faut connaître son peuple, son histoire… J’ai donc plongé dans l’Histoire, réveillé la mémoire, non pour changer la politique, mais pour me changer moi ».

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Démesure de l’œuvre mais aussi de la reconnaissance qu’elle suscite : il a reçu de nombreux prix internationaux et exposé dans le monde entier. Il vit en France depuis 1993 où, pour célébrer les vingt ans de l’Opéra-Bastille (en 2009), on lui a commandé un opéra. Ecrit à partir des textes de l’Ancien Testament, il en a réalisé la mise en scène, les costumes et les décors (l’œuvre a occupé les neuf plateaux de l’Opéra-Bastille, soit près de 4 000 m2). Depuis 2010, il occupe au Collège de France la chaire de création artistique et donne un cycle de conférences intitulé : « L’art survivra à ses ruines ».

Kiefer travaille à un au delà de la peinture qui outrepasse l’espace pour nous faire habiter des lieux indicibles. Un de ses grands tableaux montre un champ dont les sillons sont recouverts d’écritures (l’écrit nourrissant la terre qui nourrit l’homme). Une peinture tellurique, où matière et signes se rejoignent et se répondent.

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Centre Pompidou – Jusqu’au 18 avril

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