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Pour nous guérir de l’incommensurable, de l’indicible bêtise et méchanceté humaine que nous venons de vivre à Nice, quelques jours au Festival d’Avignon ont suffi pour nous redonner foi en l’homme. Des spectacles d’une intelligence, d’une générosité, d’un amour de l’autre, d’un mixage absolu des cultures, nous ont un peu réparés.

Avignon en juillet est le plus grand théâtre du monde. Plus de 1300 spectacles sont annoncés dans les rues débordantes d’affichettes et de groupes grimés et costumés distribuant leurs flyers. L’ambiance est jubilatoire et festive. À l’écoute de ce qui se dit ou se lit, le choix se fait difficilement.

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Dans le off, « Paradoxal« , l’auteur comédien Marien Tillet nous conduit sur le territoire du rêve, sur ses frontières fluctuantes, liquides. L’eau, sous formes de petites bouteilles d’un demi litre débordant de tous les tiroirs d’un bureau baladeur, est partout présente, dans le corps du comédien aussi. Il ingurgite sans cesse des gorgées qu’il puise dans toutes les bouteilles tout en nous racontant des histoires étranges… Celles des rêves de quelques cobayes humains que des scientifiques, en les bardant d’électrodes, veulent comprendre, ou en tous cas, trouver des moyens d’action afin probablement de diriger nos rêves comme ils dirigent nos vies.

Pour le rêve, le temps et l’espace n’existent pas, il est singulier, semble n’obéir à aucune loi. En un instant, il peut inventer une longue histoire, la créer de toutes pièces pour intégrer un événement fortuit (par exemple, un truc qui nous tombe dessus pendant qu’on dort). On dit du sommeil qu’il est « paradoxal » au moment où le corps semble totalement déconnecté mais où l’activité psychique est à son comble. L’espace-temps entre les deux états est flou, indiscernable, infime.

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Cultivé, intelligent, ce spectacle nous apprend beaucoup sur les dernières avancées de l’étude des rêves. Il nous prend par la main pour nous entraîner à toute allure dans des histoires qui se croisent, se complètent, se répondent. On n’est pas toujours sûrs de comprendre, mais il y a tellement de choses dites et d’actions que la narration nous rattrape toujours.
Le comédien auteur joue des situations avec une incroyable économie de moyens : un bureau, une chaise, des bouteilles d’eau suffisent grâce à une lumière très travaillée à nous faire voir un cabinet de docteur, une clinique où un groupe en discussion.
Nos rêves prennent une autre dimension grâce à ce spectacle. Ils sont devenus des trésors à explorer.

 

Toujours à la Manufacture, un lieu sympathique, un autre spectacle exceptionnel : « Iliade » de Pauline Bayle d’après Homère, par la compagnie À tire d’Aile avec Charlotte van Bervesselès, Florent Dorin, Alex Fondja, Jade Herbulot, Yan Tassin.

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Comment faire vivre un texte de plus de deux mille ans en nous immergeant dans la guerre de Troie comme si on y était ? Pauline Bayle, jeune metteuse en scène y arrive avec une maestria étonnante. Elle réalise avec très peu de moyens (des seaux d’eau, de la couleur rouge, des paillettes dorées ou argentées et cinq chaises) des images de batailles « homériques » où flèches, glaives et lances transpercent, égorgent et mutile les corps de Troyens ou de Grecs.
Cinq acteurs puissants incarnent par leur seule présence et sans accessoires tous les rôles de Zeus à Hector. Hommes et femmes sont interchangeables : Héra peut être un homme et Achille une femme, sans que cela nous trouble. Ils sont aussi les narrateurs-récitants de larges plages du texte d’Homère.

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Des interstices décalés, anachroniques, humoristiques, créent des ruptures dans le récit en relevant tel trait de caractère d’un Dieu, d’un humain ou d’une situation.
Les batailles se font à coups de grands seaux d’eau et de jets de lumière (à moins que ce soit l’inverse), nous offrant des images grandioses, des flash, des arrêts sur image mieux qu’au cinéma.
Un spectacle jubilatoire qui met en mots et rend visible le tragique de l’histoire humaine faite de sang, de poussière et de feu. A ne pas rater.
Dans un tout autre genre, « Fabrice Lucchini et moi », d’Olivier Sauton nous raconte sa rencontre avec le célèbre comédien et l’histoire qui en a suivi.
Imprégné de Lucchini qu’il imite parfaitement, il joue les deux rôles : celui d’un acteur débutant qui écoute les conseils et essaie, non sans mal, de les suivre, et bien sûr celui de son professeur qui en trois leçons lui apprend l’essentiel. Le Voyage, le Misanthrope et les Fables de La Fontaine sont les points d’orgue de cet apprentissage.

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On rit beaucoup tout en intégrant les enseignements du Maître : apprendre comme on s’amuse, être soi, ne pas trop en faire et surtout travailler, travailler, travailler.

Didier Porte tel qu’en lui-même : « Jusqu’au bout ».
Pour ce spectacle, une nouveauté : sa femme est présente (par la voix). Elle le conseille, l’encourage, et se fout même gentiment de lui. Nous avons droit bien sûr à ses sketchs hilarants sur la bêtise humaine, sur les conneries insondables de notre société capitalisto-financiarisée, et aussi à ses revues de presse acerbes, à ses analyses subtiles.
On n’arrête pas de rire avec la salle bourrée à bloc très cliente de son humour.

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Quelques pas de tango (on aurait aimé plus) pour le spectacle du théâtre du Rempart.
La « Preuve d’amour » demandée par un homme à la femme est un peu convenue.

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Dans le in (avec d’autres moyens), trois spectacles immanquables.

Het Land Nod. Le pays de Nod, celui où Caïn a été abandonné après avoir tué Abel est interprété par la compagnie belge F C Bergman qui a investi le Parc des Expositions d’Avignon pour recréer à l’identique la salle Rubens du Musée d’Anvers.
On est assis dans cette pièce immense pendant que le personnel du musée finit de la vider de ses œuvres. Un grand tableau, le Coup de lance, une immense crucifixion, ne peut sortir, les portes étant trop petites. La recherche de solutions entraine des événements cocasses, burlesques (sans dialogues).

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Arrive la guerre, les bombardements – l’art n’est pas à l’abri du monde. Même s’il est une des rares choses qui demeure des civilisations passées, il n’existe pas de sanctuaires qui ne soient dévastés. La culture qu’on a cru garante de civilisation s’est avérée un leurre, un refuge impossible.
L’effondrement d’une partie du plafond provoque l’affolement des employés du musée et des visiteurs. Une course folle s’engage. Les acteurs bondissent, se poursuivent, se battent, traînent des couvertures comme un peuple en exil.
Un théâtre mouvant de mises en abîme où la parole n’est pas nécessaire.

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ESPÆCE
de Aurélien Bory à l’Opéra Grand d’Avignon
Dans ce très joli théâtre à l’Italienne, le décor joue un vrai rôle. Un mur faisant penser à un tableau noir d’école se transforme, se plie, se replie, tourne sur lui même, dévoilant une bibliothèque.
L’écriture est le point de départ. Chaque livre manipulé par les acteurs dessine une lettre de l’alphabet, l’ensemble écrivant un mot ou une phrase.

ESPÆCE - Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien BORY - Conseiller à la dramaturgie : Taïcyr FADEL - Décors : Pierre DEQUIVRE - Lumière : Arno VEYRAT - Musique : Joan CAMBON - Costumes : Sylvie MARCUCCI - Avec : Guilhem BENOIT - Mathieu DESSEIGNE RAVEL - Katell LE BRENN - Claire LEFILIATRE - Olivier MARTIN SALVAN - Dans le cadre du 70eme Festival d Avignon - Lieu : Opera Grand Avignon - Ville : Avignon - Le : 15 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

S’enchaîne une succession de situations burlesques ou tragiques. Les acteurs acrobates se déplacent autour ou grimpent sur ce grand mur instable. Entre la danse, le théâtre, l’installation, la performance, un spectacle total.

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Dans la cour du Palais des Papes, Babel 7.6, le spectacle grandiose de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet interroge l’identité, le territoire, la langue. Il revisite notre époque à l’aide de cinq grandes structures métalliques conçues par le plasticien anglais Antony Gormley (un cube et quatre quadrilatères de diverses tailles). Déplacées par vingt trois danseurs remarquables, elles dessinent des cages, des prisons, des maisons et même la Tour de Babel.

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On est dans l’univers du mythe en même temps que dans la réalité brute de l’enfermement, de la frontière, du refuge refusé.
Six musiciens et une chanteuse, visibles à travers l’ogive de la grande salle du Palais et deux puissants tambours tibétains rythment le spectacle, faisant vibrer les gradins et nos sens.

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La musique mixe aussi les cultures : indienne, arabe, italienne, chants de femmes, de travail, de douleur… pendant que les corps dessinent des figures étonnantes de trônes, de mers, d’oiseaux, de chimères…
Un spectacle puissant, complet, total.

BABEL 7.16 - Chorégraphie : Sidi LARBI CHERKAOUI, Damien JALET - Musique : Patrizia BOVI, Mahabub KHAN, Sattar KHAN, Gabriele MIRACLE, Shogo YOSHII - Conseil musical : Fahrettin YARKIN - Scénographie : Antony GORMLEY - Assistanat chorégraphique : Nienke REEHOST - Dramaturgie : Lou COPE - Texte : Lou COPE, Vilayanur RAMACHANDRAN - Costumes : Alexandra GILBERT - Lumière : Urs SHOENENBAUM, Adam CARREE- Avec : Aimilios ARAPOGLOU - Magali Casters CASTERS - Navala "Niku" CHAUDHARI - Sandra DELGADILLO - Francis DUCHARME - Jon Filip FALHSTROM - Leif FEDERICO FIRNHABER - Darryl E. WOODS - Damien Fournier FOURNIER - Ben Fury FURY - Aliashka HILSUM - Ulrika KINN SVENSSON - Kazutomi "Tsuki" KOZUKI - Paea Leach LEACH - Josepha MADOKI - Christine LEBOUTTE - Nemo OEGHOEDE - James O HARA - Helder SEABRA - Mohamed TOUKABRI - Majon VAN DER SCHOT - James VU AHN PHAM - et les musiciens : Kazunari ABE, Patrizia BOVI, Mahabub KHAN, Sattar KHAN, Gabriele MIRACLE, Shogo YOSHII - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : Cour d Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le : 19 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Une exposition à voir aussi, celle d’Abdessemed à l’église des Célestins. On lui doit d’ailleurs l’affiche du Festival de cette année (la ruade d’un cheval sur fond orange vif).
Il renoue avec la technique ancestrale des bas-reliefs pour nous montrer des scènes iconiques de notre société, tellement vues qu’elles sont devenues invisibles. Le clair obscur de l’église nous oblige à déchiffrer chacun des dix tableaux : Tien Amen, Stonehenge, l’âge d’or, etc.

SURFACES - Adel ABDESSEMED - Dans le cadre du 70eme Festival d Avignon - Lieu : Eglise des Celestins - Ville : Avignon - Le : 06 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

 

Copyrights
Espaece – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Surfaces – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Babel 7.16 – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Iliade © Labelsaison

 

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