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Aquarelle Antoine Trachel

Il y a un moment que ce nom apparaissait dans mes lectures. Il m’interrogeait, mais pris par d’autres recherches, je me promettais d’aller voir de plus près à quoi correspondait cette enseigne. J’avais repéré que l’établissement était situé sur le cours Saleya dans les années 1850, mais je n’avais pas été plus loin. 
Travaillant sur le Carnaval (préparant un clip sur l’affiche peinte par Martine Doytier), je le retrouve une fois de plus. Plus d’échappatoire, je me mets à faire des recherches. Bien m’en a pris, j’ai découvert un lieu et une histoire extraordinaire !!
Fils et frère de libraire, j’ai toujours été intéressé par les librairies, et dans mes voyages, je ne manque jamais de visiter les vieilles librairies qui sont toujours des lieux esthétiquement beaux et magiques. Et j’ai découvert ici, dans ma ville, une librairie (en fait beaucoup plus qu’une librairie) qui a marqué pendant plus d’un demi-siècle l’histoire culturelle  européenne.
J’avais trouvé ici et là quelques informations, mais c’est surtout le travail très complet de Jean-Paul Potron qui m’a révélé ce lieu exceptionnel où se retrouvait l’intelligentsia européenne dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
J’ai ainsi appris que « l’Établissement littéraire Visconti » a été pendant plus de cinquante ans (de 1839 à 1895) l’une des librairies les plus réputées d’Europe « un lieu de rendez-vous hivernal des amoureux des arts et des lettres, de la haute société niçoise et étrangère ». 
On doit sa création à Benoît Visconti, né d’une famille de libraires, dont « L’érudition, la disponibilité, la politesse et la gentillesse étaient connues et même portées dans les guides de voyages ».

© Alain Amiel

Quand j’ai voulu voir précisément sa situation, je me suis rendu compte que l’établissement était immense, partant du coin de la place Pierre Gautier à la rue Louis Gassin qui relie la Place du Palais de Justice au Cours Saleya, soit plus de cent mètres de façade sur le Cours (il y a actuellement une dizaine de restaurants à la place). 

© Alain Amiel

Cet établissement littéraire comportait de nombreux salons : « une grande salle de lecture, une salle de conversation et de musique servant aussi de pièce d’exposition pour les tableaux et les objets d’art, une salle de jeu pour les échecs et le whist, un salon pour les dames », ainsi que des jardins suspendus au niveau du premier étage (dans les années 1820, on le nommait jardin Ardisson), et de très grandes terrasses : « Il compte parmi les plus belles réalisations européennes de ce genre ; c’est à la fois une réminiscence de Baudry, l’ancienne Tour de Babel, Aubert, Susse et Giroux » (Louis Cauvin, peintre, architecte).

Collection particulière

Une « Tour de Babel » niçoise ! Salon de lecture et librairie circulante, on s’y abonnait à l’année pour accéder à la lecture des milliers de livres et des dizaines de revues.
En 1855, la librairie contenait douze mille volumes et trente mille en 1885, la moitié en français, le reste en anglais, italien, allemand, russe, etc. Des livres de toutes les disciplines scientifiques, culturelles, historiques. On y trouvait aussi de très nombreuses revues dans toutes ces langues où les hivernants pouvaient y suivre l’actualité de leur pays. 
Des renseignements de toutes sortes y étaient disponibles : locations de maisons et d’appartements, de pianos, de voitures, de loges au théâtre, des annonces de concerts, de bals, de réceptions, des indications d’horaires de chemins de fer et de bateaux, des adresses des docteurs, professeurs, etc. 

Dans cette librairie, on pouvait s’abonner aux revues, commander des nouveautés d’éditeurs étrangers, acheter des livres précieux, des livres d’art. On y trouvait aussi des fournitures pour artistes. Les peintres venaient s’y servir. Ainsi les peintres niçois comme Joseph Fricero, Augustin Carlone, les frères Trachel y côtoyaient les artistes venus s’installer à Nice : Jean-Baptiste Bonjour, Felix Rassat, Gaspard Hauser, Marcellin Desboutin, Felix Ziem, Rosa Bonheur, ainsi que ceux qui étaient venus y passer quelques hivers, comme Charles Garneray, Paul-Desire Trouillebert, Marie Bashkirtseff, Henri Harpignies… 
« À l’Exposition universelle de Nice en 1884, la Librairie Visconti put présenter un choix de Iivres de luxe et d’ouvrages de gravures dans un stand voisin de ceux de I’Imprimerie Nationale, de Marpon et Flammarion ».
Devenu un rendez-vous très couru, l’Etablissement à vu passer nombre d’écrivains (Octave Mirbeau, Anatole France, Rudyard Kipling, Prosper Mérimée, Theodore de Banville, Tourgueniev, Alexandre Dumas père, Stephane Mallarmé, Guy de Maupassant), de musiciens (Niccolo Paganini et Charles Gounod), ainsi que des rois, princes et altesses dont, en 1857, le roi Victor-Emmanuel avec ses deux fils Humbert et Amédée ».  

Lithographie, Collection Particulière

Selon Émile Négrin, sa réputation, « sa réputation est européenne, elle a même passé l’Atlantique ».

Jean-Paul Potron a trouvé une jolie description des lieux par la comtesse Marie d’Agoult, lors de sa visite en automne 1859 à la Librairie. « C’était vers le milieu de novembre, peu de jours après mon arrivée. J’étais allée m’asseoir dans le jardin Visconti sous les grands daturas en fleurs et je lisais, s’il m’en souvient bien, un article dune revue anglaise sur les marbres d’Halicarnasse, quand l’hôte courtois de ces lieux agréables m’invite à voir l’exposition d’objets d’art qu’il a jointe récemment a ses salons de lecture. Il y avait là des choses charmantes : des vues de Bordighera, de Monaco, de Menton, par Guiaud ; des paysages de Mazure ; des fleurs de la campagne de Nice par Rassat (…), des caricatures de mœurs niçoises par Comba, des scènes familières de la campagne franco-piémontaise, des campements de zouaves et de bersagliers […]. Plus loin, s’ouvrait une galerie complète des gloires vivantes de l’Italie : les portraits de Cavour, de Garibaldi, d’Azeglio, etc., par l’excellent photographe Crette ».

L’établissement a été aussi un haut lieu d’émulation des idées libérales. Il a  accueilli les créateurs niçois du premier journal politique : « l’Echo des Alpes Maritimes » fondé par le banquier Auguste Carlone qui a réuni autour de ce projet un petit groupe de notables : Charles Laurenti-Roubaudi, Gonzague Arson, Jules Avigdor, Désiré Pollonais, Édouard Borelly et même Victorine Tiranty, rare femme liée à une entreprise journalistique. Le journal sera imprimé par l’entreprise typographique Giletta.

La rédaction du journal en français a été motivée par une volonté de diffusion internationale du journal, « la langue française, semblant mieux convenir à un mélange de population au sein duquel toute l’Europe apporte un contingent annuel. » 

Jean-Paul Potron note avec à propos la proximité géographique des lieux de vie et les commerces des actionnaires de l’Echo et publie un plan (ci-joint) qui permet de les situer à l’intérieur d’une zone limitée qui est en fait à l’époque le cœur de Nice, une encore petite ville d’environ cinquante mille habitants auxquels s’ajoutent au moins vingt mille étrangers.

Plus de cent mètres de façade, environ la moitié de salons sur deux niveaux et l’autre moitié occupée par les jardins (voir ci-dessous) au centre (en vert), et les terrasses en bordure du Cours.

L’établissement Littéraire Visconti a aussi joué un rôle d’éditeur en publiant un journal hebdomadaire en francais, le Passe Partout « antipolitique, anticommercial, antilittéraire » illustré par le peintre niçois Pierre Comba.
Bien plus qu’une simple librairie, L’établissement est du fait de ses nombreux salons un lieu où on peut passer du temps, se réunir, discuter, organiser des expositions, des concerts, et grâce à ses belles terrasses, assister aux grands événements politiques ou festifs comme le Carnaval… On aimerait que de tels lieux existent actuellement.

Jardins à l’arrière des salons,
Collection Bibliothèque de Cessole
place Gautier actuelle, au fond, l’ancienne Préfecture. A gauche, on voit le coin de l’Etablissement

Nous n’avons malheureusement aucune illustration pour juger de la beauté de ses salons. Nous avons seulement une vue extérieure incomplète et une autre de l’enseigne, côté rue Gassin où on aperçoit les jardins. Il est étonnant qu’un tel endroit fréquenté pendant plus de cinquante ans par des peintres et des photographes ait laissé si peu de représentations (toute aide est la bienvenue).

Essai de reconstitution de la Librairie. J’ai supprimé un petit bâtiment qui a été rajouté au dessus et descendu d’un étage pour mettre le jardin à la place qu’il était (il a été rejoué un étage depuis – voir ci-dessous). © Alain Amiel
La plus belle représentation de la Librairie un jour de Carnaval
Ci-dessous, deux autres représentations du Carnaval avec le public des terrasses Visconti
Lithographie, Collection Particulière
vue de la Place Gautier et du Cours Saleya

© illustrations : Collection Particulière et Bibliothèque de Cessole
Ces dernières illustrations sont issues des deux livres de Annie Sidro “Le Carnaval de Nice et ses fous”
paru aux éditions Serre en 1979, et « Le Carnaval de Nice », éditions Mémoires Millénaires ».
Les citations entre guillemets sont tirés de l’article très complet de Jean-Paul Potron à lire
sur le site de Nice-Historique (1997), la très riche revue consacrée à l’histoire niçoise.

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