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En cette époque où la parole sur l’inceste familial se libère, j’attendais de voir resurgir l’histoie de Nki de Saint Phalle, une des plus grandes artistes françaises. Récemment, un numéro de Télérama la montrait en couverture avec son fusil, mais pas de trace dans l’article de son viol. Une chape de plomb semble toujours recouvir son histoire. J’avais proposé il y a quelques années à un conservateur de Musée de travailler à un livre articulant les œuvres er les angoisses de Niki, mais il m’avait répondu que « la famille ne souhaitait pas qu’on parle de ça » et avait fermé la porte à mon projet. J’avais quand même en 2011 écrit un assez long article sur son art et le « Jardin des Tarots » que je venais de visiter et qui a sans doute été le déclencheur de ce travail.
A noter aussi que pendant la période sombre où elle a vécu à Nice, le psychiatre qui la suivait avait déchiré la lettre que lui avait envoyé son père dans laquelle il reconnaissait ses viols, sa « pédocriminalité », comme on dit maintenant.
On ne comprend pas grand chose de l’œuvre de Niki de Saint Phalle si on ne connaît pas son histoire…

C’est une histoire très triste d’inceste qu’elle n’a pas cachée. Elle a même écrit un livre pour sa fille et fait une vidéo très trouble où est mis en scène son père et ses souffrances.
Dans son livre « Mon secret », Niki raconte les viols qu’elle a subis de son père à l’âge de onze ans (pendant l’été 1941) et elle explique comment ils se retrouvent exprimés dans son art.
L’attitude de son père, « honorable banquier », fils d’une des plus grandes familles françaises, ayant brisé en elle « la confiance en l’être humain », elle écrit : « puisque je n’étais pas encore parvenue à extérioriser ma rage, mon corps devint la cible de mon désir de vengeance ».
Instable, souffrant de mille maux dont une hyperthyroïdie sévère, c’est à la suite d’une dépression nerveuse en 1953 à Nice, qu’elle réalise que l’art l’aide à surmonter ses angoisses et la guérit. À la clinique, elle fait un travail à base de collages d’images violentes avec toutes sortes de couteaux et instruments de boucherie : « L’agressivité qui était en moi commençait à sortir. Je me mis à faire passer la violence dans mon œuvre ».
Elle écrira plus tard qu’elle était devenue artiste car elle n’avait « plus le choix ».
Quelques mois avant sa mort en 2002, elle a fait une donation importante au Musée d’Art moderne et d’Art contemporain de Nice, sans doute mue inconsciemment par le souvenir de sa dépression nerveuse à la suite de laquelle (ou pour la surmonter), elle s’était mise à peindre. C’est son art, véritable auto-thérapie, qui l’aidera à survivre en exorcisant ses démons.

Les premiers travaux qui l’ont fait connaître sont les tirs sur des poches d’encre ou de peinture dégoulinant comme des traces de sang sur des effigies en plâtre de personnages symbolisant son père, qu’elle hait. Ces « tableaux-cibles » sont réalisés comme une pulsion de « destruction ou de sado-masochisme ».

Dans son Autoportrait de 1958-1959, elle se représente sous des traits cadavériques. Son corps est fait de morceaux de céramique brisés.

Jean Tinguely qu’elle rencontre en 1960 va devenir son principal soutien, son alter ego qui l’aidera à surmonter ses nombreuses difficultés. Grâce à lui et à Marcel Duchamp, elle rejoint le groupe des Nouveaux Réalistes. Elle se fera une place importante au sein de cette génération émergente de peintres qui ont abandonné pinceaux et peintures pour travailler sur l’objet ou le concept.

La découverte du Parc Güell de Gaudi à Barcelone, puis de la maison du facteur Cheval et enfin celle du « Parc des Monstres » de Bomarzo en Toscane lui donneront envie de créer son propre Jardin de sculptures. Les frères Carlo et Nicola Caracciolo de Marella, une amie rencontrée dans les années 50 à New York, l’autoriseront à réaliser ce parc sur un terrain qui leur appartenait.

Le « Jardin des Tarots » a été une nécessité vitale pour Niki. Il manifeste son besoin de sublimer ses monstres intérieurs par son art. La lecture psychanalytique lui étant peu connue et fâchée avec la psychiatrie qui lui aura fait subir dix électrochocs et déchiré la lettre de son père, elle se tournera vers le symbolisme des cartes du Tarot pour donner du sens à ses symptômes et résoudre ses difficultés à vivre :  « La valeur ésotérique, dit-elle, des cartes du Tarot m’a donné une plus grande compréhension du monde spirituel et des problèmes de la vie et aussi un éveil aux difficultés qui doivent être surmontées pour qu’on puisse à la prochaine épreuve et à la fin du jeu trouver la paix intérieure et le jardin de paradis ».
Ainsi, sa première sculpture, l’Impératrice (carte 3 du Tarot), la grande déesse, la mère protectrice, a été réalisée tout d’abord pour s’y installer et vivre. Dans un « sein » de la mère, elle a mis son lit, sa chambre et dans l’autre, la cuisine.
Revenue dans le “ventre de sa mère”, Niki s’invente une nouvelle vie. Ce lieu va devenir le centre vital de son projet, c’est là où elle rencontre l’équipe, où tout s’organise, où les décisions sont prises.
A partir de petites maquettes qu’elle lui prépare, Tinguely construira les structures métalliques de ses sculptures monumentales. Couvertes ensuite de grillages et de ciment projeté, elles deviennent les supports de ses peintures ou de ses assemblages de céramique, de millions de morceaux de miroirs ou de céramique qui recouvriront la presque totalité des surfaces.

A l’intérieur de la mère qui brille de ses milliers de miroirs reflétant la lumière indéfiniment, trois sculptures de taille humaine : le Chariot (carte 7) qui « représente la victoire, du triomphe sur ses adversaires, sur ses problèmes » ; « l’Etoile du Renouveau » (carte 17) qui représente pour elle « un être complet, pas fragmenté, la santé physique et spirituelle » ; la troisième, le Jugement (carte 20), appelle aussi au renouveau : « Trois personnages sortent d’une tombe : un enfant, un homme, un vieillard. Ils représentent les parties de nous mêmes que nous devons réunir. L’ange (qui les regarde de haut) les « invite à ne plus être divisés, de lever notre regard au ciel et de s’unir ».
L’être fragmenté, déchiré, souffrant, a besoin de retrouver son unité perdue. Le sujet barré qu’elle a été se reconstruit dans et par ses œuvres, sa créativité va la guérir. Les œuvres positives sont encore dans le ventre de la mère, mais elles sont complètes, prêtes à sortir, porteuses d’un renouveau actif.

L’Empereur (carte 4) est la plus grande des sculptures. Il est composé de plusieurs tours et d’une grande cour cernée de colonnades phalliques chargées d’éléments répétitifs : têtes de mort, protubérances ovoïdes, pointues, points d’interrogation, d’exclamation, morceaux de céramique brisées, de verres colorés, etc. Des dizaines d’autres éléments indéfinissables, géométriques, végétaux, des yeux, des mains, des bouts de visage, sont visibles. Chacun de ces signes cachant probablement un signifiant.

Dans des recoins, quelques cadres en céramique entourent des portraits : celui de Jean, le sien, ainsi qu’un superbe rhinocéros doré (avec ses cornes pointues) dont le flanc est percé et dégoulinant de sang. On y voit aussi une chimère aux ailes pointues et aux griffes acérées.
L’Empereur n’est pas habitable, mais un escalier mène à une terrasse circulaire dont les rampes auxquelles on se tient sont des serpents louvoyants. Des serpents présents presque partout : sur le sol et dans les sculptures. Dans la Papesse à l’entrée, un serpent est tout près de sa bouche, résurgence de « l’été des serpents, celui où mon père, ce banquier (archi catholique), cet aristocrate avait mis son sexe dans ma bouche ».
L’Empereur, c’est bien sûr le père. Surchargé de signes, « symbole de l’organisation et de l’agression de notre société basée sur le pouvoir (…), il désire conquérir et contrôler ».
L’ensemble est coloré, attractif pour l’œil baladeur. Mais pour peu qu’il s’y attarde, le regard est vite dérangé par les formes agressives ou douloureuses.

Carte 5 : Le Pape qui déchiffre les mystères et révèle la connaissance

Autre figure monumentale : la Tour/ Maison Dieu (carte 16), brisée à son sommet qui pend, retenu par des éléments métalliques. A la cassure, une machine de Tinguely, une « sculpture de l’éclair qui déchire la tour ». Pour Niki, elle symbolise la castration, mais aussi « les constructions physiques et mentales qui n’ont pas de bases solides ».
Dans cette tour va habiter son principal collaborateur Ricardo Menon, venu de Paris avec elle. Il seront rejoints par Vénéra Finocchiaro, une céramiste de génie et par de très nombreux collaborateurs pendant les seize ans qu’elle a œuvré à ses frais pour son jardin.

Toutes les autres sculptures de ce fabuleux jardin recèlent des sens multiples qu’elle emprunte avec une grande liberté à la mystique classique du Tarot.

Carte 1 : Le Magicien / Bateleur,  c’est la carte de Dieu créateur, « la merveilleuse farce du monde paradoxal où nous vivions ».

Carte 6 : Le Choix, la carte des amoureux.

Carte 8 : La Justice implique de se connaître soi-même et de rencontrer sa propre ombre. Jean Tinguely a enfermé dedans l’injustice avec un gros cadenas.

Carte 9 : L’Ermite est un chercheur de trésor

L’Oracle est la version féminine de l’ermite

Carte 10 : La Roue de la vie

Carte 13 : La mort, le grand mystère de la vie, sans mort, la vie n’aurait aucun sens.

Carte 15 : Le Diable est la carte de la perte de liberté spirituelle, la carte de la vitalité et de la sexualité.

Carte 18 : La Lune est la carte de l’imagination créatrice et de l’illusion négative.

Carte 19 : Le Soleil permet la vie, cest une divinité qui veut élever l’esprit

Carte 21 : Le Monde est la carte de la splendeur de la vie intérieure.

Carte 14 : La Tempérance est une carte qu’elle dit avoir eu du mal à comprendre, trop loin de sa nature passionnée. Pourtant elle montre le chemin juste.

Carte 0 : Le Fou représente l’homme dans sa quête spirituelle, ne sachant pas où il va.

Seize années pleines de création et de souffrances où presque paralysée par de l’arthrite rhumatoïde, elle œuvrera dans une urgence extatique.

Ce fabuleux jardin qui nous offre une déambulation extraordinaire dans l’imaginaire de l’artiste est aussi une des plus importantes oeuvres d’art au monde, tant par son gigantisme, ses qualités plastiques, que le soin apporté à chaque détail. S’il s’origine dans la douleur, il est un cri d’amour à la vie.

ANALYSE :
L’acte créatif puise ses informations dans la mémoire et l’inconscient. Il les réorganise et les restructure pour obtenir un regard neuf sur le monde. Dans son expression, l’artiste utilise quelque chose qui vient de son inconscient et qui se répète. Chez certains artistes, c’est souvent un traumatisme provenant de l’enfance ou de l’adolescence qui fait irruption dans leur œuvre et fonctionne comme un symptôme récurrent : « L’image d’art est une mémoire virtuelle de ce qui fait symptôme pour un sujet ». (Lacan)
Le symptôme est un bricolage qui a une fonction de substitut, de compromis et aussi un essai de cicatrisation. Sa répétition est une tentative pour maîtriser le trauma et le diminuer en l’intégrant à l’organisation psychique. L’art rend visible le symptôme tout en le masquant. Il dit une vérité cachée qui appelle au déchiffrage, à l’interprétation, mais se dérobe souvent au sens. La vérité qu’il ne peut pas dire toute devient symbole ou métaphore.
Ainsi on peut « lire » certaines œuvres d’art dans la mesure où leurs auteurs nous en ont fourni les clefs ou par ce que nous savons de leur vie, mais aussi par la résonance qu’elles créent en nous.
Dans le cas de Beuys (XXe siècle) et d’Artemisia Gentileschi (XVIe siècle), par exemple, l’événement traumatique qui a eu lieu dans leur vingtième année se retrouve dans leur art de diverses manières tout au long de leur vie. Beuys a sans cesse répété son accident d’avion et ses séquelles à travers ses figures iconiques de débris d’avion, de feutre (dans lequel il a été enveloppé pour guérir ses brûlures), de graisse, etc. Artémisia, elle, a redit dans d’innombrables toiles le viol qu’elle a subi, trucidant le violeur, le décapitant, etc.
Toutes les œuvres qu’elles soient plastiques, littéraires, musicales ou poétiques, etc., ne sont pas aussi lisibles, les symptômes sont bien cachés au profond des inconscients. Seule une analyse pourrait mettre au jour ce qu’elles expriment de l’être et de sa souffrance.

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