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« Questi scritti, quando verranno bruciati, daranno finalmente un po’ di luce (Andrea Emo) » (Ces écrits, une fois brûlés, jetteront finalement un peu de lumière), Andrea Emo, philosophe du début du XXe. 

Au palais des Doges, Anselm Kiefer s’est attribué deux salles contiguës de l’immense Salle du Conseil : la Sala dello Scrutinio et la Sala della Quarantia où se déroulaient les dernières tractations lors des élections du doge. Deux salles prestigieuses dont on ne voit plus que les sols et les dorures des plafonds pour la première, et pour la seconde, les portraits de doges dépassant de toiles grandioses par leur taille et par la puissance d’évocation qu’elles dégagent. 

On est immergés dans des univers lumineux de champs à perte de vue, à la perspective hypnotisante où le jaune paille et le noir dominent. De Van Gogh, Kiefer a gardé les immenses étendues de champs de blé, mais qui semblent avoir été le théâtre de guerres et de destructions. 

Des branches calcinées recouvrent toute la surface de la toile ainsi que des matières épaisses composées de peinture, d’herbes et de tournesols séchés. Des livres presque entièrement brûlés sont fixés à différents endroits, sans doute ce qui reste de la culture après la folie destructrice des hommes ?

La deuxième salle est immense. Ses quatre murs, à l’exception des fenêtres, sont entièrement recouverts de toiles immenses, des fresques à la manière des grandes batailles de la Salle du Conseil, mais revisitées par l’artiste. Aux confrontations de chevaux et d’épées, Kiefer impose ses visions issues de la guerre de 40 qui a marqué l’enfant allemand qui a joué dans les ruines des bombardements. 

Sur le mur d’entrée, encadré par deux anges dorés et noircis, un champ dévasté au milieu duquel une échelle mal en point tente de grimper. Si c’est « L’Échelle  de Jacob », elle aura du mal à rejoindre le ciel car elle est très usée et composée de parties d’échelles mal fixées entre elles. Cette échelle a probablement dû être utilisée pendant des années par l’artiste qui semble l’avoir abandonnée là, fixée (immortalisée ?) sur sa toile. 

Au-dessus du champ, au milieu de masses de matières étalées figurant un ciel troublé et menaçant, sont collées des chaussures (celles du peintre ?). 

Les murs des deux côtés sont occupés par des toiles chargées de symboles et d’objets intégrés dans la matière peinture : des chariots remplis d’objets indistincts qui se suivent comme pendant les guerres, évoquant les foules épuisées jetées sur les routes, les processions de civils fuyant les zones de combat, emportant avec eux tout ce qu’ils peuvent sur des chariots de fortune (comme ceux des supermarchés), mais les humains sont absents de la toile…

Sur le mur d’en face, surmonté du Lion de Saint Marc, on distingue un Palais des Doges qui semble avoir subi un grand incendie (comme celui de 1577 ?). Il a bien sûr été complètement réhabilité par la suite, mais Kiefer nous rappelle ici la vanité et la versatilité d’un monde iconoclaste et sans pitié.

Au pied des arches et des colonnades du palais dévasté, des vêtements d’hommes et d’enfants pris dans cette matière-peinture épaisse utilisée par l’artiste. Étonnamment, il n’y a pas de vêtements féminins – où sont les femmes ? Où sont qui portaient ces pantalons et vestes ?
Est-ce une référence à la Shoah où les victimes devaient entrer nus dans les chambres à gaz, laissant leurs vêtements à l’extérieur ?

On retrouve également sur ces toiles des petites maquettes de sous-marins que l’artiste a souvent représentés, symboles également de la guerre de 40. La toile est recouverte par endroits de zones où l’artiste fondu du plomb provenant de la cathédrale de Cologne (qu’il avait acquis lors de sa réhabilitation). 

L’ensemble de la salle est à la fois apocalyptique et fascinant. Une expérience immersive dont on ne sort pas indemne. Kiefer impose à nos mémoires ses vastes champs couverts de matières organiques (feuillages, branches, graines) et inorganiques (cailloux, papiers carbonisés, chaussures, chariots, vêtements, plomb, etc.), Kiefer (qu’y faire ?) mêle et superpose des strates de sens venues de son histoire et de ce qu’il veut consciemment ou inconsciemment nous communiquer.

Du 20 avril au 29 octobre 2022 au palazzoducale.itN

copyright photos : Alain Amiel et Danielle Bocchino

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